Toutes les positions traversées jusqu'ici — libertarisme, compatibilisme, déterminisme — partagent une même présupposition : il existe un sujet unifié qui choisit. Une volonté. Un « moi » qui décide, ou qui se trompe de croire qu'il décide.
La tradition bouddhiste part d'ailleurs. Sa doctrine centrale, le pratītyasamutpāda — « coproduction conditionnée » — dit que tout phénomène surgit de conditions antérieures, dans une trame causale sans commencement. Formellement, c'est proche du déterminisme. Mais s'y ajoute une thèse de l'anātman — non-soi : il n'y a pas de substance, pas d'agent fixe à libérer ou à contraindre. Ce qu'on appelle « décider » est un événement mental, parmi d'autres, produit par des conditions.
Conséquence étrange pour la discussion occidentale : le problème du libre arbitre ne s'articule pas vraiment. On ne se demande pas si un agent est libre — on observe comment se forment, moment après moment, des intentions, et comment elles se transforment par la pratique. L'objectif n'est pas la liberté, mais la spontanéité vertueuse : arriver à un point où l'action juste ne nécessite plus de délibération, parce que les conditions internes ont été patiemment travaillées.
Certains spécialistes y voient un déterminisme dur (Goodman, 2012). D'autres un paléo-compatibilisme où l'effort s'accumule jusqu'à dissoudre le dilemme (Repetti, 2016). Les deux lectures disent quelque chose de juste : ici, la question n'est peut-être pas « suis-je libre ? » mais « qu'est-ce que ce « je » qui s'interroge, et d'où vient-il ? »
Ce n'est pas une réponse. C'est une invitation à reculer d'un pas avant de choisir ta position sur la matrice qui suit.
Ton cerveau s'est préparé environ 300 à 500 ms avant que tu aies l'impression d'avoir choisi. Dans l'expérience originale de Libet, les sujets datent leur décision en moyenne 200 ms avant l'action. Mais le potentiel de préparation apparaît lui 550 ms avant. Soit un écart de 350 ms durant lequel « quelque chose » a déjà choisi, en deçà de la conscience.
Interprétation forte (Wegner, Harris) : la décision consciente n'est qu'une rationalisation après-coup. Interprétation prudente (Libet lui-même) : il reste un pouvoir de « veto » — une fraction de seconde pour refuser ce que le cerveau a préparé. Une liberté réduite à l'empêchement.
Critique récente (Schurger, 2012) : ce « potentiel de préparation » pourrait n'être que du bruit neuronal stochastique qui, par moments, franchit un seuil. Pas une décision inconsciente — juste un climat cérébral. Le débat n'est pas clos.
Depuis la revue de Schurger, Schultze-Kraft et Uithol dans Consciousness and Cognition (2021) et la réplication de Travers et al. (Imaging Neuroscience, 2025), un consensus s'est formé dans la communauté : l'expérience de Libet n'est ni une preuve du non-libre-arbitre, ni une preuve du libre arbitre. Le potentiel de préparation n'est pas corrélé à une intention consciente émergente — il reflète un bruit cérébral dont le cerveau se sert, dans le protocole artificiel de Libet, pour déclencher une action qu'on lui demande de faire « quand il veut ». Citer Libet aujourd'hui comme argument anti-libre-arbitre est un réflexe devenu suspect chez les neurophilosophes.